« On forme des citoyens du monde »

Interview de Jim Howden, formateur en pédagogie coopérative, par Émilie Dibout, directrice pédagogique de l’école Saint Louis de Gonzague

Canadien, enseignant depuis plus de quarante-six ans, Jim Howden est venu au Petit Collège former les enseignantes à la pédagogie coopérative. Après deux jours de formation en mars 2026, Jim Howden est venu deux jours et demi au Petit Collège. Il est intervenu dans les classes, de la maternelle au primaire, pour mettre sa pédagogie en pratique devant les enseignants. Il revient sur son parcours et sur ce qui l’a conduit jusqu’ici.

Jim, pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Je suis professeur des écoles et professeur du second degré : au Canada, on est formé pour les deux. J’ai commencé ma carrière il y a plus de 46 ans chez les Inuit, au Nouveau-Québec, où nous avons vécu sept ans avec ma femme. C’était merveilleux comme formation.

Quelques années plus tard, j’ai rencontré une formatrice de l’Ontario, notre province voisine, qui parlait de l’importance de la coopération chez les Inuit et de la manière dont cette pédagogie pouvait leur être adaptée. J’ai alors aussitôt senti le besoin de travailler autrement avec les élèves : le frontal n’est plus possible. Il fallait qu’ils travaillent ensemble, en ateliers, en concertation. C’est là que j’ai développé mes compétences dans ces pédagogies.

J’ai été conseiller pédagogique et j’ai été formé par de grands chercheurs aux Etats-Unis. Pour moi, la pédagogie coopérative inclut l’explication des valeurs humaines qui rejoignent très largement les valeurs jésuites. Il faut agir sur les savoir-être et les savoir-faire. En Europe, Freinet est la base, mais son approche est plus institutionnelle, tournée vers l’organisation de la classe. Ses écrits m’ont influencé et m’ont aidé à publier mes propres ouvrages.

Comment êtes-vous arrivé jusqu’à nous ?

La publication de mes ouvrages m’a ouvert les portes en France. J’ai été sollicité à Montréal par un groupes de chefs d’établissement de la congrégation de la Présentation de Marie. J’ai alors commencé à former et à travailler dans plusieurs établissements. J’ai partagé ma passion pour cette pédagogie et ensuite le bouche-à-oreille a fait son chemin.

J’ai rencontré Sophie de Saint-André grâce à la directrice du lycée Franklin. Elle m’avait invité et je suis intervenu auprès de professeurs du second degré. Très vite, j’ai échangé avec Sophie et j’étais prêt à travailler avec le premier degré. C’est la même philosophie, la même façon de penser les enfants et les adultes dans les situations d’enseignement et d’apprentissage.

À Franklin, ce sont les enseignants qui ont fait le lien entre les valeurs jésuites et les valeurs coopératives. Nous avions donc un point commun dès le départ. Sophie et son équipe sont venues me voir lors d’une journée de formation, et le processus a commencé. Aujourd’hui, tout le monde ici a suivi deux jours de formation et l’enthousiasme est là.

Sophie m’a demandé ce que nous pourrions envisager pour le premier degré ensuite. J’ai immédiatement proposé : la concertation avec des modélisations. J’ai donc animé des séances dans quatre classes, avec de vrais élèves, devant les enseignantes qui m’observaient. C’est la théorie mise en pratique.

Peu de formateurs osent prendre ce risque devant des élèves qu’ils ne connaissent pas. Mais c’est ce qui me donne de la crédibilité : je pratique ce que je prêche. Les moments passés en grande et moyenne sections resteront inoubliables, et les retours des enseignants m’ont beaucoup appris.

Je tiens aussi à souligner l’organisation de cette semaine : visioconférences depuis Montréal, programme monté avec l’aide du centre Angèle Merici à Paris.  Toute l’équipe s’est mobilisée pour libérer les enseignants. C’est un vrai projet d’établissement : « nous allons vivre ensemble des moments de coopération »

Quelle phrase vous guide ?

La citation d’Edgar Morin : « nous formons des futurs citoyens, raisonnables et responsables, qui ont un but commun, faire le mieux pour la planète ». Avec cette pédagogie, nous avons un petit grain de sel à apporter, une façon de vivre cette réflexion en action. On forme des citoyens du monde.

Les prochaines formations du CAM

Le Centre Angèle Merici vous propose plusieurs formations:

« Outils pratiques pour développer l’esprit critique chez les élèves sans y consacrer toute la séance » aura lieu les 12 et 13 mars au Centre Angèle Merici à Paris. Elle est animée par Laurent Reynaud. Pour vous inscrire: https://forms.office.com/e/1RAXEmtdaq

« Prendre soin de la fragilité des élèves » les 14 et 15 mai 2025 au Centre Angèle Merici à Paris. Session proposée aux adjoints de direction. Pour vous inscrire: https://forms.office.com/e/R7ANHSSR5w

Il reste encore quelques places pour la session : « Genre et Identités: se former pour mieux accompagner » qui aura lieu les 6 et 7 février 2025 à Lyon

Tarif fonds propres: 150 euros / Prise en charge formiris pour les enseignants

Horaires: 9h17h // 8h30 – 16h

Date limite d’inscription: le 31 janvier. Pour vous inscrire, cliquez ci-dessous

Toutes les précisions concernant ces formations à retrouver sur le site Centre Angèle Merici – rubrique formation

Découvrir les pédagogies chrétiennes

Vous souhaitez découvrir ou approfondir votre connaissance des pédagogies chrétienne, mieux comprendre comment des hommes et des femmes qui ont répondu aux besoins éducatifs de leur temps peuvent inspirer aujourd’hui vos postures éducatives et encrichir votre expérience professionnelle, le nouveau Mooc proposé par l’URCEC est pour vous . N’hésitez pas à vous renseigner et à vous inscrire AVANT le 7 FEVRIER 2025.

https://www.urcec.org/actualites/mooc-de-lurcec

S’accorder des moments de contemplation pour mieux apprendre

Passer du mode « apprentissage » au mode « esthétique » aide à réduire notre charge mentale et pourrait bien être, paradoxalement, bénéfique pour nos capacités cognitives, explique la chercheuse en psychologie Sylvie Chokron, dans un article du Monde paru le 14 décembre 2023.

Le mode « apprentissage » est marqué par un souci d’efficacité et une optimisation de nos capacités attentionnelles, mnésiques et, plus généralement, intellectuelles. Le mode « esthétique », quant à lui, n’obéit pas aux mêmes lois. Lorsque nous nous offrons un moment de contemplation, notre attention ne se focalise que sur un seul objet, que nous admirons de manière tout à fait désintéressée, simplement pour ses qualités esthétiques ou pour l’émotion qu’il fait naître en nous, sans aucune arrière-pensée concernant un objectif d’efficacité.

Et pourtant… s’arrêter pour admirer la beauté autour de nous pourrait bien être un sérieux moteur à l’apprentissage. Ainsi, Pietro Sarasso et ses collègues de l’université de Turin n’hésitent pas à faire l’hypothèse que si le plaisir de la contemplation s’est développé au cours de l’évolution, c’est peut-être parce qu’il nous permet d’arrêter nos actions pour nous concentrer sur la perception, éprouver du plaisir et, au bout du compte, mieux mémoriser ce que nous avons devant les yeux. Cette hypothèse est confortée par le fait qu’il existe une forte association entre l’appréciation esthétique et l’activation des circuits dopaminergiques liés à la récompense.

Prendre du plaisir pour mieux apprendre… voilà donc une piste intéressante ! La même équipe a d’ailleurs confirmé par la suite que l’on apprend plus facilement et que l’on retient bien mieux ce qui nous plaît. Ainsi, l’écoute d’un morceau de musique que l’on aime s’accompagne d’une mémorisation implicite, inconsciente, qui possède de plus une signature cérébrale que les auteurs retrouvent en mesurant l’activité électrique du cerveau.

Nous devrions donc user et abuser de moments de contemplation pour doper notre mémoire et notre attention !

Vers l’autonomie des élèves

Autonomie et responsabilisation

5 chemins pour progresser dans l’acquisition de l’autonomie des élèves.

1- Créer des cadres pour apprendre à s’en affranchir

Développer l’autonomie des apprenants est un paradoxe à résoudre. Si j’organise un parcours d’apprentissage trop construit en tant qu’enseignant ou que, formateur, je préempte une part du pouvoir d’initiative de l’apprenant, je limite le pouvoir de s’auto-diriger. Mais, si à l’inverse je lui laisse une entière liberté, je ne le prémunis pas d’erreurs. Il risque d’apprendre en se brûlant, certains échecs sont très cuisants. La construction d’un cadre d’action qui oriente sans enfermer ni contraindre me semble une situation préférable.

En quelque sorte un cadre pédagogique suffisamment structurant sur le sens et les finalités pour être décoconstruit sur tout le reste (objectifs, moyens, modalités, rythme lieux etc.). Le pédagogue s’efforce de trouver l’alchimie entre un cadre d’intentions partagées et de suffisamment de liberté pour épanouir la motivation.

2- Déconstruire des croyances pour les reconstruire

Le fonctionnement du cerveau nous est désormais mieux connu. Les informations sont régulièrement engrammées, les circuits synaptiques sont progressivement renforcés par la même interprétation des perceptions. Des schèmes de sens se structurent. Imperceptiblement des raccourcis se mettent en place à partir desquels des décisions sont prises. Une croyance s’installe comme un chemin qui se creuse à force de l’emprunter.

La force de l’habitude, rend difficile l’envie puis la possibilité de changer de trajectoire. Apprendre consiste à explorer des chemins nouveaux. Cela nécessite de déconstruire des croyances anciennes pour laisser de la place à de nouvelles. Apprendre passe par la mise de côté de croyances, la suspension du jugement. Apprendre c’est d’abord désapprendre. Pour cela il s’agit de se confronter à d’autres croyances, de rencontrer d’autres différents de soi, de s’immerger dans des situations sans repères ,de se frotter à l’invisible et au futur, de se questionner collectivement, d’augmenter son niveau de conscience, de s’habituer à voir au-delà de la facilité.

Comme on apprend seul mais jamais sans les autres, par extension on désapprend seul mais jamais sans les autres. Le cadre pédagogique qui construit ce type de situation est suffisamment ouvert et stimulant pour forcer à sortir de ses rails et il offre aussi les méthodes, les outils, les espaces et les temps pour appréhender l’inconnu. Ce cadre pédagogique cultive l’art de la rencontre, de la question et de la réflexivité.

3- Se centrer sur les communs plutôt que sur des savoir-faire individuels

Les sociétés compétitives s’efforcent de repérer et promouvoir les individus performants. Ceux qui se mettent en avant et tirent à leur seul profit le bénéfice du collectif, puisqu’ils en savent un peu plus que les autres. Ces individus sont jugés compétents. Ils sont incidemment encouragés par les signaux de reconnaissances individuels qu’ils reçoivent à devenir indépendants et de ne se référer qu’à leur seul talent alors même que les collectifs ont besoin de coopération et de personnalités autonomes qui s’ajustent dans l’action.

Développer l’orientation à l’autonomie nécessite de passer par un sens du groupe et de réalisations communes. Si le travailleur indépendant choisit d’agir seul, le travailleur doté d’autonomie dans une organisation est tenu par un cadre de liens sociaux qui le nourrit et le conforte dans son action et auquel il rétrocède en retour une part de son action. L’inclinaison à l’indépendance est de capter une valeur pour soi, pendant que la situation d’autonomie produit plus d’échange et de mise en commun. La pédagogie de l’autonomie réussit quand elle s’oriente vers la production de communs de la connaissance. C’est donc une pédagogie du projet, de l’engagement collectif, orientée par des valeurs qui dépassent sa seule personne.

4- Coconstruire et s’appuyer sur des contrats pédagogiques

Le contrat pédagogique est un dialogue entre un individu et l’institution qui offre de le former. Il associe parfois un employeur. Ce dialogue organise une écoute mutuelle des ressources et des contraintes. Il spécifie ce que le dispositif de formation est susceptible de transformer et ce qu’il ne saurait faire évoluer. Il donne à voir la marge d’investissement nécessaire pour mener à bien l’apprentissage.

Bien mené il jalonne un parcours d’apprentissage d’objectifs intermédiaires et de situations problèmes à maîtriser. Il prévoit la participation d’une variété d’acteurs : responsable, tuteur, enseignant, experts., partenaire d’apprentissage. Il constitue une boussole pour progresser. Muni de cette boussole, l’apprenant se conforme au chemin proposé ou peut s’en écarter.

5- Cheminer en compagnonnage avec un mentor, coach, tuteur

Le précepteur est le maitre attitré des futurs rois ou dirigeants. Il est une figure de la relation d’apprentissage duale. L’autre par lequel on passe pour s’affranchir de ses limites. L’altérité formatrice du préceptorat se décline en tutorat, mentorat, coaching ou maîtrise. C’est ici le frottement à un autre porteur d’une identité, d’un métier, d’une différence qui rabote nos croyances et nous dégrossit. L’autre joue comme une râpe contre laquelle nos illusions s’accrochent. L’apprenant est sommé de se conformer au savoir par cette médiation qui s’organise, c’est selon, comme une imitation, un questionnement, un conseil, une démonstration ou un modelage.

L’autonomie se construit par la différence à la forme offerte par le tiers de référence. La création de son propre style, de son propre geste et sa divergence quand au style et au geste initial, c’est cela l’autonomie.

Autonomie collective

A ces 5 cheminements j’ajouterai 2 composants essentiels : la posture et l’attention constante au collectif.

La posture du pédagogue, c’est d’être disponible sans vouloir à la place de l’autre, c’est d’être conscient des rôles d’appui, d’éveilleur, d’apporteur, de caution, de reconnaissance

L’attention constante au collectif c’est un rappel de notre nature sociale. Nous ne sommes autonomes que par rapport aux autres. Nous ne sommes pas autonomes dans absolu. Le collectif forme le bain qui crée les possibilités de l’autonomie.

extraits d’un article de Thot cursus juillet 2021

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